ASIE DU SUD-EST (art et archéologie) - La formation des États indianisés


ASIE DU SUD-EST (art et archéologie) - La formation des États indianisés
ASIE DU SUD-EST (art et archéologie) - La formation des États indianisés

Parmi les recherches archéologiques de la dernière décennie se distingue une série d’ouvrages et de travaux portant précisément sur le problème fondamental de l’évolution des premières villes du Sud-Est asiatique et sur la formation des premiers États. Il y a dix ans, l’énoncé même d’une chronologie allant du IIe siècle avant J.-C. au VIe siècle de notre ère aurait provoqué un vif débat. Aujourd’hui, s’il reste nombre de questions à résoudre, on a quand même fait un certain progrès dans la recherche des origines urbaines en Asie du Sud-Est.

Les grandes villes pyues

Au premier rang se trouvent les résultats des recherches du Service archéologique birman. Des fouilles systématiques menées sur les sites de trois grandes villes pyues, Beikthano, Halin et えr 稜 K ルetra, dont l’aire fortifiée est respectivement de 9, 6 et 9 kilomètres carrés, ont bien enrichi la documentation concernant les origines de la civilisation en Birmanie et ont permis de rapporter la chronologie de quelque six siècles, situant ces origines au Ier ou IIe siècle avant J.-C. (U Aung Thaw, 1968; U Myint Aung, 1968). La nouvelle documentation est très large. Elle concerne cinq sortes de structures en brique: les murailles et portes d’entrée des citadelles et des villes de Beikthano, Halin et えr 稜 K ルetra (dans l’ordre chronologique); des monuments du style préindien (seulement à Beikthano et à Halin); des monuments indianisés; des structures à plusieurs pièces (probablement des trésoreries) et de petits tombeaux. Il y avait de plus dans chaque ville un nombre extraordinaire d’urnes funéraires, remplies d’os humains calcinés et mêlés à de l’argile et du sable. L’emplacement et l’association rituelle de ces urnes ont varié d’une façon significative au cours des siècles. Les trois sites révélaient aussi beaucoup de pièces de monnaie en argent ornées de la conque, du えr 稜vat ルa, du vajra et d’autres symboles auspicieux, de semblables pièces étant déjà connues à Oc-èo, Nagara P’atóm et Ut’ong; un moule en schiste d’Oc-èo (à Beikthano seulement); des céramiques et perles romano-indiennes, et du verre d’Alexandrie (à Beikthano); des statues bouddhiques et quelques statues hindoues (uniquement à えr 稜 K ルetra) et une série d’inscriptions sur pierre, sur or, sur argent et sur cuivre – dont plusieurs en p li et pyu et deux en sanskrit et pyu – qui ne se trouvent qu’à えr 稜 K ルetra et à la dernière phase de Halin, dominée par l’influence de えr 稜 K ルetra. Pour la chronologie des sites, on dispose de datations au 14C pour Beikthano et Halin, de l’analyse des styles architecturaux pour les trois villes, et de l’épigraphie et de l’iconographie pour えr 稜 K ルetra et la dernière phase de Halin.

Dans cet ensemble fort important, on a pu déterminer des phases successives de la culture ancienne pyue en Birmanie, qui révèlent sur neuf siècles, à la fois une certaine continuité et des changements profonds (Stargardt, 1978). De la première phase date une série de halles immenses, de forme rectangulaire, construites en brique et comprenant intérieurement des colonnes massives en bois. Il y en avait trois à Beikthano et une à Halin. Une des halles de Beikthano (site 9) ayant subi un premier incendie en 1950 梁 95 B.P. (before present ), ses origines remontent donc plus loin, au Ier sinon au IIe siècle avant J.-C. Sans modèle indien, ces monuments se réfèrent à la tradition architecturale indigène d’Asie orientale. Les halles pyues servaient à la célébration des rites funéraires également sans modèle indien. Dépourvues de statuaire et du moindre élément décoratif, elles abritaient des urnes funéraires multiples groupées autour des colonnes, de chaque côté de l’entrée et le long du mur. Les urnes des grandes halles sont les plus remarquables des centaines de spécimens mis au jour à Beikthano. Il semble s’agir là d’un groupe de monuments funéraires destiné aux membres des familles princières et à leur entourage, pendant la première phase de la culture pyue. Selon une série de datations au 14C effectuées sur les halles de Beikthano et les fortifications de Halin, cette première phase s’est déroulée entre le IIe siècle avant J.-C. et le IIIe siècle après J.-C. Elle s’associe partout au style monumental autochtone et aux cultes funéraires, également indigènes, de l’enterrement des urnes multiples dans la couche de fondation ou – plus rarement – de l’ensevelissement des morts allongés sur le dos avec des céramiques déposées à leur tête et à leurs pieds.

À Beikthano comme à Halin, la première phase de civilisation urbaine comprend donc la création d’une enceinte très large, la construction de monuments immenses – et ce, avant l’ère chrétienne ou à son tout début; le développement de contacts commerciaux avec les entrepôts de l’Inde méridionale pendant le Ier et le IIe siècle de notre ère (Stargardt, 1979); des contacts avec Nagara P’atóm et Oc-èo à partir du IIe siècle (ibid. ); et l’évolution d’une hiérarchie économique et sociale dans la civilisation pyue. Il est frappant que, des deux villes les plus anciennes, l’une se trouve à l’extrémité septentrionale et l’autre à l’extrémité méridionale de la grande zone sèche de la Birmanie centrale. Pour y alimenter une population urbaine, il fallait une agriculture efficace, obligatoirement dépendante de l’aménagement coordonné de diverses ressources hydrauliques de la vallée du Yin (un confluent de l’Irrawaddy, où se trouve Beikthano), des six Kharuins de Minbu – en face de Beikthano, de l’autre côté de l’Irrawaddy – et de la Muchuiphuiw tuik avec le Muchuikhoum tuik des deux côtés de la rivière M dans la région de Halin. Les rapports archéologiques birmans ne s’occupent pas du cadre écologique des villes – une lacune regrettable –, mais les vestiges d’anciens travaux hydrauliques sont perceptibles dans les deux villes. De plus, les inscriptions de l’époque de Pagan attribuaient à ces travaux une grande antiquité et une grande importance dans la vie agricole du temps. Ainsi, il y a tout lieu de postuler la formation d’un État défini par l’étendue des terrains agricoles irrigués et d’attribuer à ceux-ci un rôle essentiel dans l’évolution de la ville. Des parallèles que l’on peut établir entre la culture de Beikthano et celle de Halin à cette époque, il s’ensuit aussi que rien n’empêchait les contacts continus entre les deux capitales pyues: ou bien les Pyus dominaient la vallée centrale de l’Irrawaddy elle-même, ou bien ils pouvaient y circuler librement.

Si la nouvelle documentation témoigne de la formation des premiers États et de l’évolution des premières villes dès le IIe siècle avant J.-C. en Birmanie, elle ne nous permet pas de les qualifier d’indianisées au sens classique défini par Coedès (Coedès, 1964, p. 38). À Beikthano et à Halin, la première phase de la formation d’État s’achève au contraire dans un cadre culturel dominé encore par les cultes autochtones et par une tradition monumentale indigène. Il y avait certes à cette époque des contacts commerciaux entre la Birmanie et l’Inde (qui remontent d’ailleurs à l’époque préhistorique), mais les influences culturelles de cette dernière se manifestent seulement dans l’usage de la brique.

Le directeur du Service archéologique birman, U Aung Thaw, a montré des influences spécifiques de N g rjunako ユボa dans les monuments des deux principales villes pyues les plus anciennes. Les recherches récentes effectuées du côté indien ayant situé l’apogée de N g rjunako ユボa vers la fin du IIIe siècle et le début du IVe, nous datons donc du IVe siècle les premiers monuments birmans en forme de stupa ou de temple. Bien que les influences du stupa yaka et du temple à ma ユボapa et garbha-griha soient perceptibles dans les villes pyues, il n’est guère question d’y voir l’intervention d’une main-d’œuvre ou d’une colonisation indiennes. En Birmanie, on se sert de moyens improvisés pour esquisser – d’une façon rudimentaire – le plan caractéristique des monuments indiens dont la réalisation intégrale échappe vraisemblablement à la technologie des artisans locaux. Encore plus frappant est le fait que tous les monuments indianisés de Beikthano et de Halin, sauf deux, servaient aussi à la célébration de rites funéraires indigènes: ils comprennent de nombreuses urnes funéraires – jusqu’à quatre-vingts dans un monument – ensevelies simultanément dans la couche de fondation. Sans doute les contacts qui subsistaient depuis longtemps entre Beikthano et la civilisation ndhra ont-ils conduit aussi à une connaissance de la pensée bouddhique et de sa littérature sacrée, mais il ne reste que les vestiges d’une influence architecturale indienne d’ailleurs fort adaptée à Beikthano. Avant le Ve siècle de l’ère chrétienne, il n’y a aucune trace de l’écriture ou de l’art indiens dans la civilisation pyue.

S’il est évident que le bouddhisme naissant des Pyus fut assimilé aux cultes autochtones préexistants et surtout aux cultes funéraires, il y a néanmoins un changement significatif dans la façon de disposer les morts à partir de la deuxième phase de la civilisation pyue – définie par l’apparition des premiers monuments indianisés: les morts sont désormais enterrés uniquement à l’extérieur des monuments, le plus souvent dans des urnes funéraires en terre cuite sans couverte; ils sont parfois allongés sur le dos, des céramiques étant déposées à leur tête et à leurs pieds. Ainsi on constate une assimilation réciproque et délicate entre les idées religieuses importées et indigènes. Avant l’abandon de la ville de Beikthano, un autre changement est intervenu dans la disposition des morts: on a construit de petits tombeaux en brique hors des murailles pour recevoir les urnes funéraires, à raison de sept ou huit dans chaque tombeau. La nouvelle disposition s’accorde mieux aux notions classiques bouddhiques de l’impureté de la mort et reflète sans doute l’approfondissement de la culture bouddhique en Birmanie vers la fin du IVe siècle et pendant le Ve. Elle caractérise une troisième phase de la culture pyue qui se manifeste à Halin de même qu’à Beikthano et qui domine les rites mortuaires de えr 稜 K ルetra dès la fondation de cette ville, au Ve siècle.

La date de l’abandon de Beikthano n’est pas encore précisée, mais après le Ve siècle le centre de la civilisation pyue s’est déplacé vers le sud, à えr 稜 K ルetra. La tradition ancienne des deux capitales pyues se prolonge à Halin, où l’influence de la culture de えr 稜 K ルetra se révèle pendant les VIIe et VIIIe siècles. Les fouilles récentes entreprises à えr 稜 K ルetra ont fourni une nouvelle documentation de grande valeur concernant cette ville. Longtemps considérée comme le début de la civilisation en Birmanie, えr 稜 K ルetra figure maintenant à l’apogée de la culture pyue. Ville riche et brillante, elle bénéficiait d’un environnement plus propice que Beikthano ou Halin. Située plus près de la mer que ces deux villes, elle avait un réseau de commerce maritime, et contrôlait la plus grande partie du cours de l’Irrawaddy et de ses affluents principaux, le Chindwin et le M . Parmi les découvertes les plus importantes, il faut compter le tumulus de Khin Ba qui couvrait la chambre reliquaire en brique de えr 稜 Prabhuvarman et えr 稜 Prabhudevi. Reliquaire royal, scellé d’une dalle sculptée en bas relief d’un stupa du style de Sañch 稜, il comprenait, avec deux urnes royales en cuivre, un trésor extraordinaire d’objets précieux bouddhiques, dont des petits reliquaires en argent, des statues en or et en argent, vingt feuilles d’or massif du Vinaya pi レaka et de l’Abhidhamma . À côté des feuilles du canon en p li, il y avait une inscription bilingue en p li et pyu sur un reliquaire magnifique du style gupta. Selon les indices épigraphiques et iconographiques, l’assemblage remonte à la fin du Ve ou au début du VIe siècle. Il témoigne de la richesse de la capitale et de sa dynastie royale à cette époque ainsi que du rôle du bouddhisme à la cour. Il faut ajouter que d’autres chambres reliquaires royales de えr 稜 K ルetra se trouvent dans l’enceinte de la ville; elles comprenaient probablement toutes un trésor remarquable d’objets bouddhiques malheureusement volés; seule celle de えr 稜 Prabhuvarman et えr 稜 Prabhudevi n’a pas été pillée. Il y a donc lieu de conclure que l’assimilation réciproque entre le bouddhisme et les rites autochtones funéraires se prolongeait, mais dans les tombeaux reliquaires et non plus dans les monuments. Ce phénomène se manifestera d’une façon semblable quelques siècles plus tard, au Cambodge et peut-être en Indonésie.

Les diverses influences indiennes des VIe et VIIe siècles sur l’écriture, l’iconographie et l’architecture de えr 稜 K ルetra étant déjà suffisamment connues, il suffit de souligner les dimensions nouvelles apportées par les recherches. Hors de l’inscription fameuse quadrilingue de l’époque de Pagan, on possède maintenant toute une série d’inscriptions bilingues provenant de えr 稜 K ルetra où le pyu s’associe au p li ou au sanskrit. On espère que cette richesse relative de matériaux bilingues conduira bientôt au déchiffrement de la langue pyue. Un fait remarquable: la première apparition de l’écriture en Birmanie révèle à la fois des connaissances développées de la littérature sacrée en p li et des efforts parallèles pour adapter l’écriture indienne à la langue pyue.

Il ressort des nouvelles découvertes faites en Birmanie que les processus fondamentaux d’urbanisation et de formation de l’État – en somme, les débuts de la civilisation proprement dite – se sont réalisés non sous l’influence de la culture classique indienne, mais dans un cadre culturel autochtone. Pour l’instant, ce n’est qu’à Beikthano et Halin qu’une documentation suffisante permet de discerner le caractère préindien mais urbanisé de la ville à une époque ancienne. Toutefois, ces données évoquent un processus général dans le Sud-Est asiatique: à savoir qu’il y avait une étape dans la formation des premiers États – au moins dans certaines localités – antérieure à l’apparition des traits indianisés. Longtemps soupçonné par Stutterheim notamment, mais aussi par Coedès et Hall, ce fait n’a été scientifiquement démontré que depuis 1968 (Stargardt, doctorat d’État, 1968). Grâce au registre archéologique des trois grandes villes pyues, on peut préciser chronologiquement l’apparition des premiers monuments indianisés et discerner, à partir de ce moment historique, les influences complexes et réciproques exercées par les deux systèmes d’idées religieuses: le bouddhisme indien des IVe et Ve siècles d’une part, et les cultes indigènes de l’autre. Si les données nouvelles modifient quelque peu la chronologie d’hindouisation proposée par Coedès, elles confirment et documentent en détail l’assimilation progressive des idées indiennes dans un cadre religieux déterminé encore, au moins en partie, par des cultes préindiens. Ce processus fut déjà postulé par plusieurs savants de la génération précédente, mais alors que certains soulignaient le rôle de colonisation et d’immigration dans la transmission de traits culturels, les preuves archéologiques nouvelles montrent que c’était le mouvement libre des idées – plutôt que celui des populations – qui produisait les premiers monuments indianisés en Birmanie.

Les sites de Beikthano et Halin et de えr 稜 K ルetra pourraient même clarifier la question, si vivement débattue entre Gangoly, Stutterheim, Bosch et Coedès, de savoir si la nouvelle religion indienne – hindoue ou bouddhique – restait ou non essentiellement aristocratique dans le Sud-Est asiatique. Dans les trois villes pyues, il y a hors des murailles une myriade de tumuli bas. Ce sont des tombeaux en brique abritant encore un nombre inconnu de morts enterrés en urnes funéraires. Ce sont les plus grands cimetières de toute l’Asie du Sud-Est indianisée, région où la crémation, entre autres usages, a supprimé presque toujours toutes traces de rites funéraires populaires.

Le commerce ancien

Avant 1968, on disposait de très peu de données archéologiques spécifiques sur le commerce ancien dans la région. Les efforts considérables de Malleret pour établir une documentation complète concernant les pièces de monnaie, l’orfèvrerie et les perles provenant d’Oc-èo et de son voisinage et pour esquisser leur répartition au Sud-Est asiatique ont fourni un premier aperçu de l’existence d’un vaste réseau d’échanges et de commerce. Les analyses historiques des textes classiques, grecs, latins et indiens, permettent aussi d’avoir une idée de la connaissance géographique que l’on avait du Sud-Est asiatique dès le Ier siècle après J.-C., connaissance fondée sur les voyages de commerce.

Pendant la dernière décennie, de nouvelles découvertes archéologiques ont ajouté nombre de traits spécifiques au tableau déjà esquissé. Il ressort de la liste de trouvailles faites à Beikthano qu’il y avait entre la capitale méridionale pyue et Oc-èo des relations commerciales à partir du IIe siècle après J.-C. Ce réseau de commerce reliant l’État pyu au delta du Mékong descendait l’Irrawaddy, côtoyait la baie du Bengale pour traverser le col des Trois-Pagodes et ainsi passer par les villes mones situées de deux côtés de la péninsule Malaise à son extrémité septentrionale. La répartition à Nagara P’atóm, Kanchan buri, Ut’ong et Oc-èo de pièces de monnaies en argent ornées de la conque et du えr 稜vat ルa – dont la plus grande concentration apparaît, nous le voyons maintenant, dans les sites pyus – témoigne du passage des marchands de l’époque le long de cette route où l’on trouve également les bijoux en étain fabriqués à Oc-èo et les moules caractéristiques de cette industrie. Vers l’ouest, Beikthano entretenait des rapports commerciaux avec l’Inde méridionale, notamment Arikamédu, à en juger d’après les céramiques romano-indiennes provenant de cette ville et parvenues à Beikthano vers la fin du Ier siècle et pendant le IIe. Par l’intermédiaire des grands comptoirs de l’Inde méridionale, le réseau de commerce maritime allait jusqu’à la Méditerranée (Stargardt, 1968 et 1979).

Dans la région sud-est asiatique, les voies de commerce maritimes et fluviales étaient multiples. Les nouvelles preuves archéologiques ne permettent plus d’opposer une époque de voyages interocéaniques à une époque de voyages transisthmiens: dès le début de notre ère, le commerce au long cours se pratiquait librement le long de plusieurs routes transisthmiennes de même qu’autour de la péninsule Malaise. Tout récemment, on a découvert par hasard, dans le nord-ouest de Java, de nombreux spécimens de céramiques romaines et romano-indiennes datant des deux premiers siècles de notre ère et qui se rapportent parfaitement à la typologie et à la chronologie des spécimens mis au jour à Arikamédu (Walker et Santoso, 1977). De la même région de Java provient la célèbre inscription du roi Purnnavarma qui, vers le Ve siècle, faisait allusion à la construction d’un canal important – une inscription qui laisse soupçonner le haut niveau économique du royaume de Purnnavarma de même que son caractère indianisé. Grâce aux découvertes nouvelles, on gagne une meilleure lecture du développement de la civilisation ancienne dans le nord-ouest de Java à partir du début de notre ère. En péninsule Malaise, on a repris des recherches sur le site de Kuala Selinsing, connu depuis longtemps comme un centre actif de la fabrication de perles en verre et en pierre polie et comme un centre du commerce des perles par des voies maritimes au long cours. Une datation au 14C du British Museum reporte la chronologie de ce site – toujours vivement controversée – au IIe siècle (Sieveking, renseignement personnel). Les perles provenant de Kuala Selinsing sont associées à d’autres objets de commerce à Beikthano, Nagara P’atóm et Oc-èo. La nouvelle datation montre qu’elles appartiennent à la première phase d’activité commerciale entre les trois villes. À Kuala Selinsing et sur les rives de la rivière Johore, on trouve non seulement des perles de provenance locale mais aussi des perles en onyx blanc et noir, qualifiées autrefois de perles « romaines», qui sont vraiment romano-indiennes (Stargardt, 1977 et 1979). Elles proviennent de l’Inde du Sud-Est, probablement d’Arikamédu où il y avait une industrie active de perles en pierres précieuses et fines, onyx, cornaline et améthyste. Si la fabrication et l’exportation des perles en onyx remontent à l’époque protohistorique en Inde méridionale (Stargardt, 1977), ce n’est qu’à partir du début de notre ère qu’elles s’associent nettement au commerce maritime romain. La chronologie de ces perles, en ce qui concerne leur première répartition archéologique, s’étend probablement du Ier au IVe siècle.

À Satingpra, sur la côte orientale de l’isthme de la péninsule Malaise, un programme de recherches archéologiques menées depuis 1970 a conduit à la découverte d’une capitale, de neuf sites dépendants et d’un réseau de canaux navigables de 200 kilomètres reliant le golfe de Siam à la baie du Bengale (Stargardt, 1977 et 1979). Dans un contexte multidisciplinaire, on a réussi à assembler une documentation assez large concernant l’économie – spécifiquement l’importance et le caractère de l’agriculture ancienne, la technologie et l’histoire du réseau hydraulique et les traits principaux du commerce maritime du temps – et les aspects culturels de la civilisation de Satingpra. La présence de perles romano-indiennes et de fragments de verre d’Alexandrie dans la couche la plus profonde de la capitale est indicative des origines de cette civilisation qui remonterait aux premiers siècles de notre ère. À cette époque, Satingpra ne participait probablement qu’à un degré modeste au commerce au long cours, et son agriculture était naissante. Le développement du grand réseau hydraulique, qui seul devait permettre une exploitation intensive du sol et dont les canaux devaient servir simultanément de voies principales de commerce, n’eut lieu que vers la fin du VIe siècle. Ainsi, la fleuraison de la civilisation de Satingpra échappe aux limites chronologiques du titre de cet article. Il suffit de dire que dans la citadelle de la ville de Satingpra il y a le plus important assemblage stratifié de céramiques chinoises de la péninsule Malaise et un des plus grands de toute l’Asie du Sud-Est. Ces céramiques, réparties à une échelle plus modeste dans les autres sites de la civilisation de Satingpra, parvenaient sur la côte orientale de l’isthme entre le VIIIe et le début du XIVe siècle. La même séquence de céramiques chinoises, mais d’une densité inférieure, se révèle à Trang et à Pengkalan Bujang, sur la côte occidentale de l’isthme. Manifestement, Satingpra dominait certaines voies transisthmiennes et entreprenait de grands travaux hydrauliques pour augmenter son commerce maritime sur ces routes. Ainsi, les nouvelles données archéologiques de Satingpra confirment deux hypothèses scientifiques: le rôle important des voies transisthmiennes dans le commerce ancien – sans pour autant que soient abandonnées les routes circumpéninsulaires – et l’existence de canaux navigables qui facilitaient le passage transisthmien.

La liste des sites anciens du Sud-Est asiatique qui intervenaient dans le commerce ancien au long cours est maintenant considérable (voir la carte). Pour la chronologie de ce commerce, les objets romains, tels que la lampe trouvée à P’ong T’ük, les pièces de monnaie et les intailles à Oc-èo, les céramiques «roulettées» à Arikamédu et au Java du Nord-Ouest, confirment la typologie et la datation. Sans doute, une bonne partie du commerce portait sur des produits forestiers et animaliers, des tissus, des bois parfumés (surtout des résines et des bois précieux comme le benjoin, le camphrier, le giroflier, le cinnamome) ainsi que de l’écaille, des plumes rares, des nids d’oiseaux comestibles – en bref, des matières organiques dont il n’y a plus trace aujourd’hui. Pour le monde ancien, dès la préhistoire, les profits du commerce stimulaient des voyages extrêmement longs et hasardeux (Miller, 1969). Le rôle du commerce ancien dans la formation des premiers États apparaît plus clairement. À Beikthano et Halin, on trouve des objets du commerce au long cours à partir de la fin du Ier siècle après J.-C. Mais les débuts de l’urbanisation remontent aux siècles précédents. Il semble qu’en ce qui concerne ces villes pyues, le commerce ait suivi l’essor économique et social plutôt que l’inverse. Les conditions déterminant la formation de l’État tant à Beikthano qu’à Halin étaient sans doute la nécessité de mener à bien les travaux hydrauliques dont dépendait l’agriculture et donc l’alimentation de la population urbaine. À Oc-èo, par contre, le nombre exceptionnel d’objets destinés au commerce extérieur atteste le rôle très important joué par ce dernier dans l’évolution de la ville et peut-être dans la formation de l’État dont elle faisait partie. De plus, l’agriculture de base des villes anciennes du delta du Mékong reste très énigmatique à cause du cadre écologique difficile. À Kuala Selinsing, un comptoir a participé pendant quelque temps à un commerce maritime de produits de grande valeur, tandis que ses échanges avec l’arrière-pays restaient faibles: mais aucune trace de la formation d’un État autour du site n’est perceptible à cette époque. Le nord-ouest de Java pratiquait depuis très longtemps un commerce de valeur suivi, peu après, du développement de l’agriculture intensive grâce à d’importants travaux hydrauliques sur la plaine alluviale. Ce fut peut-être la conjonction de ces deux aspects économiques qui amena à la formation du premier État javanais (dont nous avons des preuves épigraphiques). Quant à Satingpra, c’est précisément avec l’apparition d’une économie plus développée où les trois éléments – agriculture efficace, commerce maritime et réseau hydraulique – se conjuguent et se complètent que l’on assiste à la formation d’un État puissant et à une urbanisation intense.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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